Airelle des marais — analyse phytochimique et ethnopharmacologique de la prétendue toxicité des fruits

Source : Plants, 2025, 14(17):2645 (PMC12430337). Étude combinant phytochimie et ethnopharmacologie (« The Bog Bilberry Enigma »).

Le problème posé

L’airelle des marais (Vaccinium uliginosum) est largement consommée en Amérique du Nord et en Asie, mais a longtemps été évitée dans plusieurs régions d’Europe, réputée toxique. Ses noms populaires européens le reflètent : « baie folle », « baie qui saoule », « baie enivrante », « baie qui fait vomir ». Entre 1906 et 1944, une poignée de rapports de cas (non validés, invérifiables) décrivaient des troubles allant de nausées/vomissements à des atteintes graves (troubles du rythme, vision perturbée). Les auteurs testent systématiquement les hypothèses : populations toxiques isolées, champignon parasite, confusion avec une autre plante, intolérance individuelle, ou fermentation alcoolique.

Méthode

Analyse chimique par UHPLC et UHPSFC (extraits Stas-Otto pour alcaloïdes, extraits dichlorométhane pour terpènes, extraits LLE pour les constituants oralement biodisponibles) sur des échantillons d’Europe et d’Amérique du Nord (2020–2023). Tests de bioactivité/toxicité sur cellules hépatiques humaines Huh-7 et sur le nématode Caenorhabditis elegans. Expériences de fermentation. Témoins : belladone (Atropa belladonna, avec alcaloïdes) et myrtille (V. myrtillus, sans).

Résultats réels

Aucun alcaloïde détecté (réaction de Dragendorff négative sur tous les échantillons de Vaccinium). Aucun sesquiterpène ni diterpène toxique. Les constituants majeurs étaient des acides triterpéniques ubiquitaires (acides oléanolique et ursolique) et des phytostérols, non nocifs. Différences minimes entre échantillons européens et nord-américains, y compris ceux provenant des lieux historiquement associés à des intoxications : rien ne soutient l’existence de populations toxiques.

Toxicité : à forte concentration seulement (500 µg/mL), les extraits d’airelle des marais provoquaient une baisse mineure de viabilité des cellules Huh-7 ; aux concentrations plus faibles, aucun effet. Sur C. elegans, extraits bien tolérés jusqu’à 300 µg/mL, avec même une légère tendance (non significative) à favoriser la survie, attribuée aux polyphénols/anthocyanes.

Champignon Monilinia megalospora : les baies infectées (« momifiées ») contenaient moins de flavonoïdes et quasiment plus d’anthocyanes, mais aucun métabolite toxique nouveau ni surcroît de toxicité ; leur aspect peu appétissant rend une ingestion accidentelle improbable.

Fermentation : point clé. La myrtille se prêtait mal à la fermentation (moisissure). L’airelle des marais (et V. corymbosum) fermentait facilement ; même à partir de jus ou purée bruts non sucrés, on atteignait environ 5 % d’alcool (4,8–5,8 % vol.), davantage avec sucre ou levure ajoutés. Sa faible teneur en acide benzoïque (0,51 µg/g, contre 6,13 pour la myrtille) explique en partie cette aptitude.

Conclusion des auteurs

Une toxicité directe des fruits d’airelle des marais est improbable : le fruit est comestible. L’« ivresse » attribuée s’explique le plus vraisemblablement par l’alcool des boissons fermentées tirées de ces baies (d’où les noms « baie qui saoule / enivrante »), non par un poison. Les auteurs mentionnent aussi, sans les affirmer, des facteurs additionnels possibles (erreur humaine/confusion de plante, intolérance individuelle, activité d’endophytes). La prétendue toxicité apparaît infondée.